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Congrégation sur l'Election éternelle

Jean Calvin


CONGRÉGATION FAITE EN L'ÉGLISE DE GENÈVE PAR M. JEAN CALVIN,

EN LAQUELLE LA MATIÈRE DE L'ÉLECTION ÉTERNELLE DE DIEU FUT SOMMAIREMENT ET CLAIREMENT PAR LUI DÉDUITE, ET RATIFIÉE D'UN COMMUN ACCORD PAR SES FRÈRES MINISTRES : REPOUSSANT L'ERREUR D'UN SEMEUR DE FAUSSE DOCTRINE QUI EFFRONTÉMENT AVAIT DÉGORGÉ SON VENIN.


Aux lecteurs fidèles, Salut.


  On dit communément qu'à quelque chose malheur est bon. La plus grande part de ceux qui parlent ainsi n'entendent pas quelle est la source de cette sentence commune. Car ils prennent les mots ainsi qu'ils sont couchés et ne pensent pas que le bien qui advient après le malheur vienne d'ailleurs que de malheur, comme si un mal se pouvait de soi-même convertir en bien. Il n'y a que l'homme fidèle qui puisse vraiment interpréter cela, à savoir que telle est la bonté et vertu de Dieu envers les siens, qu'il fait que ce qui de sa nature tendait à apporter ruine et dissipation est tourné en une fin toute contraire quant aux fidèles : c'est que quelque bien et profit excellent en revient, par la conduite de Celui qui sait bien tirer la lumière des ténèbres et obscurités.


Un maître brouillon sortant de je ne sais quelle mesnie (bande) de Carmes et de moines, fait tout en un moment triacleur (charlatan), songeant par quel moyen il se pourrait faire valoir, n'en trouva point de plus court ou expédient, selon son opinion, que de se fourrer à l'étourdie dedans l'église de Genève et y semer certain poison qu'il avait apporté d'Italie. Ce qu'il n'eût osé. attenter s'il n'eût senti le flair (odeur) de la mauvaise volonté d'aucuns hommes qui se fussent volontiers, employés à renverser tout ordre et discipline ecclésiastique. Il avait un beau champ et bien ample et s'il fût venu à bout de son attente, il avait jà (déjà) gagné ce, point de rendre les hommes hardis contempteurs de Dieu et baillé cette liberté en la main d'un chacun de faire tout ce que bon lui eût semblé. Car renversant l'ordre de la prédestination ou élection de Dieu et la mettant après la foi, il faisait que la foi était en la puissance d'un chacun et par ce moyen chacun, se baillant la foi à soi-même, ne devait faire difficulté d'estimer qu'il obtiendrait salut, encore que sa vie fût remplie d'impiétés et toutes ordures.


Ce belître impudent outre mesure, voire si jamais il y eut homme effronté au monde, avait déjà attiré des complices (comme telles truies trouvent assez de cochons de mêmes) et combien que l'erreur de sa doctrine fût manifeste, que les petits même le pouvaient bien apercevoir, toutefois selon que cette doctrine est plausible à la nature vicieuse, elle fut aussi aisément reçue d'aucuns qui eussent bien voulu que toute crainte de Dieu et toute honnêteté de vie fussent chassées bien au loin. Mais Dieu par sa grande miséricorde y a si heureusement remédié que cette orde (vilaine) bête a été confuse et ses cochons, pour le moins, n'ont osé ouvrir le groin pour gronder. Or voici en quelle sorte ce malheur a été bon : c'est qu'il a donné occasion à l'éclaircissement de la matière tant nécessaire et tant salutaire de la prédestination. Car cela a ému les ministres de l'église de Genève à traiter un jour de vendredi, selon l'ordre qu'ils tiennent de faire leur congrégation à tel jour, d'exposer devant toute l'assemblée cette matière de laquelle M. jean Calvin fit une déduction si brève,, et en sa brièveté si claire, que quand on y voudrait ajouter, ce ne serait que répéter, ou pour le plus, dire une même chose plus amplement ; et d'autre part, quand on en voudrait diminuer, ce serait rendre la chose imparfaite. Et ce que les autres frères et ministres ont dit puis après, ça été une simple confirmation.


Voilà comment ce moine triacleur, en cuidant (pensant) mettre tout en désordre, a toutefois été occasion d'un grand bien auquel il ne pensait pas ; et comment le malheur qu'il osait bien introduire a été bon. Si ce bien ne vous a été plus tôt offert, ne laissez pas pourtant de le recevoir, car cette doctrine tant bonne et tant pleine de consolation est aujourd'hui, pour le moins, autant nécessaire que jamais, pource qu'aujourd'hui elle n'a non plus faute (manque) d'ennemis, qu'elle avait alors. A Dieu soyez-vous.



PRIÈRE QUE LES MINISTRES ONT ACCOUTUMÉ DE FAIRE AU COMMENCEMENT DE LA CONGRÉGATION :

Nous invoquerons notre bon Dieu et Père, le suppliant qu'il lui plaise nous pardonner toutes nos fautes et offenses et nous illuminer par son saint Esprit pour avoir la vraie intelligence de sa sainte Parole, nous faisant la grâce que nous la puissions traiter purement et fidèlement, à la gloire de son saint Nom, à l'édification de son Église et à notre salut. Ce que lui demandons au nom de son Fils unique et bien-aimé, notre Seigneur Jésus-Christ. Amen.



ET PREMIÈREMENT M. JEAN CALVIN A COMMENCÉ AINSI QU'IL S'ENSUIT :


 

Pource que nous avons à recevoir la Cène prochainement et que nous ne pouvons pas la recevoir comme nous devons, sinon que nous ayons vraie unité de foi, ,qui nous conjoigne ensemble, et aussi que ces jours passés Satan a tâché de mettre troubles et divisions entre nous, ,comme vous savez, nous avons regardé d'un commun accord qu'il serait bon et utile de traiter de l'élection de Dieu, par laquelle il nous a choisis et élus, afin que cela soit tellement entendu des grands et des petits que nous en soyons en paix et repos de nos consciences.


Or la matière serait longue à déduire (exposer). Parquoi faudra que je m'étudie à brièveté tant qu'il me sera possible, passant beaucoup de choses qui se pourraient dire, pource que le temps ne pourrait point porter que le tout fût déduit au long, tant y a que je mettrai peine (par la grâce de Dieu), qu'il y aura un sommaire où l'on se pourra tenir et qu'il n'y aura si rude ni ignorant qui se puisse excuser que la chose ne lui soit connue. Et puis en la fin, si quelqu'un avait quelque doute ou scrupule, il le pourra déclarer, afin que le tout soit mieux déclaré et approuvé, c'est à savoir par l'Ecriture sainte.


Or voici par où il nous faut commencer : c'est à savoir que, quand nous croyons en Jésus-Christ, cela ne vient pas de notre propre industrie, ni que nous ayons l'esprit tant haut ni tant aigu pour comprendre cette sagesse ,céleste, laquelle est contenue en l'Evangile, mais que ,cela vient d'une grâce de Dieu, voire d'une grâce laquelle surmonte notre nature. Il reste maintenant à voir si cette grâce est commune à tous ou non. Or l'Ecriture sainte dit le contraire, c'est à savoir que Dieu donne son saint Esprit à qui bon lui semble, qu'il les illumine en son Fils. L'expérience le montre, et en sommes convaincus.. Il faut donc conclure de cela que la foi procède d'une source et fontaine plus haute et plus cachée, c'est à savoir de l'élection gratuite de Dieu, par laquelle il choisit à salut ceux que bon lui semble.


Et c'est ce que saint Paul traite au premier chapitre des Éphésiens quand il bénit Dieu, non seulement de ce que nous croyons, ou bien de ce qu'il nous a donné, Jésus-Christ auquel il nous faut croire et que nous avons tout l'accomplissement et perfection de notre salut en lui, mais il dit : Béni soit Dieu qui nous a appelés et nous a illuminés, voire comme il nous avait élus devant la constitution du monde:


Paul, apôtre de Jésus-Christ par la volonté de Dieu, aux saints et fidèles en Jésus-Christ, qui sont à Éphèse. 2 La grâce et la paix vous soient données de la part de Dieu notre Père et Seigneur, JÉSUS-CHRIST! 3 Béni soit le Dieu et Père, le Seigneur de nous tous, Jésus-Christ, qui nous a bénis de toutes sortes de bénédictions spirituelles dans les lieux célestes, en Christ; 4 Selon qu'il nous a élus au salut en lui avant la fondation du monde, afin que nous soyons saints et sans reproches devant lui dans le renoncement;  (Ephés. I .4). Ainsi donc,. nous voyons comment la grâce de Dieu sera pleinement connue de nous, c'est à savoir non seulement quand nous serons persuadés et résolus qu'il nous a donné la foi, mais qu'il nous l'a donnée d'autant qu'il nous avait choisis devant la création du monde, Par sa volonté.


Or saint Paul ne se contente point encore de cela, mais il ajoute qu'il nous a élus selon le propos de sa volonté qu'il avait délibéré en soi-même :


5 Nous ayant prédestinés au salut pour être ses enfants adoptifs par le moyen de Jésus-Christ, d'après le bon plaisir de sa volonté; 6 A la louange de la gloire de sa grâce, qu'il nous a gratuitement accordée en son Bien-aimé.7 En qui nous avons la rédemption par son sang, la rémission des péchés, selon les richesses de sa grâce,8 Qu'il a répandue sur nous abondamment par toute sorte de sagesse et d'intelligence;9 Nous ayant fait connaître le mystère de sa volonté selon le dessein bienveillant qu'il avait auparavant résolu en lui-même, (Ephé.1.9). Il nous faut bien peser ces mots ici. Car quand saint Paul parle du propos de Dieu, il l'oppose à ce qui pourrait être en l'homme pour dire qu'il y ait été induit. Quand il est question de ce mot de PROPOS, qu'est-ce sinon ce conseil que Dieu a eu ? Comme quand il dit (à Tite) que Dieu nous a élus d'une vocation sainte, voire non point selon nos oeuvres mais selon son propos et selon sa grâce, c'est-à-dire selon son propos gratuit.


Nous voyons là une comparaison que fait saint Paul de deux choses opposites : c'est à savoir des oeuvres des hommes et, de l'autre côté, il met le propos de Dieu. Et ainsi, quand nous oyons (entendons) ce mot de la bouche de saint Paul, comprenons un conseil que Dieu a eu quand il nous a choisis à soi, sans néanmoins avoir regard à ce qui est en nous pour dire qu'il ait été attiré de là ou ému à nous bien faire.


Vrai est que Dieu nous regarde bien en nous élisant, mais qu'est-ce qu'il y trouvera ? Rien que toute misère et pauvreté et de là il est ému à compassion. Or cependant il trouve cette misère-là en tous hommes en général, mais il fait miséricorde à qui bon lui semble. Et pourquoi ? La raison ne nous est point connue. Maintenant qu'il nous suffise de ce que nous pouvons concevoir, c'est-à-dire de ce que saint Paul nous dit et déclare que Dieu nous a élus selon le propos qu'il avait délibéré en soi-même, que par cela il veut mettre bas toutes les répliques qu'on pourrait amener pour dire : Eh ! Dieu serait injuste par telle occasion. Il faut donc que tout cela soit exclu. Quand il dit que Dieu a délibéré en soi-même ce propos, c'est à dire qu'il n'est point sorti hors de soi, qu'il n'a point jeté les yeux çà ni là pour dire : je serai ému à ce faire.


Or davantage il dit qu'il nous a élus en Jésus-Christ, signifiant que nous sommes indignes en nous-mêmes, comme aussi la vérité est telle, et ceux qui ne le confessent sont bien abusés d'outrecuidance quand ils estiment avoir quelque chose en eux pour quoi Dieu les a appelés ,à soi. Et voilà pourquoi il a ajouté qu'il nous a adoptés en son Fils bien-aimé. Or ce n'est point sans cause qu'il attribue à notre Seigneur Jésus qu'il est le Fils bien-aimé. En nous-mêmes nous sommes haïs et dignes que Dieu nous ait en abomination ; mais il nous regarde en son Fils et lors il nous aime.


Au reste, afin qu'on sache que la foi est en degré inférieur et qu'elle dépend de l'élection de Dieu, saint Paul notamment ajoute que c'est afin que nous fussions saints et sans macule (souillure) (Ephés. 1: 4). Or, il nous faut souvenir de ce que dit saint Pierre au  Chap15 des Actes (vers. 9) : "Et il n'a point fait de différence entre nous et eux, ayant purifié leurs cœurs par la foi" , que Dieu purge le coeur des hommes par foi. Ainsi donc, quand saint Paul dit en ce passage que nous avons été élus de Dieu pour être saints et sans macule, il comprend la foi sous cela. Car c'est autant comme s'il disait que nous sommes pleins de pollution (souillure) en nous et qu'une partie de cette pollution-là est quand nous sommes incrédules ; comme il dit que les incrédules ont leurs pensées corrompues et souillées devant Dieu.


Que faut-il donc ? Que nous venions à cette élection gratuite de Dieu si nous voulons avoir une seule goutte ou un seul grain de pureté. Ainsi donc nous voyons que la foi procède de la seule élection de Dieu, c'est-à-dire que Dieu illumine ceux qu'il avait choisis par sa bonté gratuite devant la création du monde.


Et c'est ce qu'il dit aussi bien au 8e chapitre des Romains. Il met cette sentence en premier lieu : "que Dieu fait tourner toutes choses en bien à ceux qui l'aiment" (Rom. 8 : 28). Or il ajoute puis après une correction, afin qu'il ne semble point aux hommes qu'ils se disposent à salut et qu'ils acquièrent un tel bien par leur vertu, il dit : "Voire à ceux qui sont appelés selon le propos de Dieu" , comme s'il disait : Vrai est que le tout nous sera converti en mal et en ruine si nous n'aimons Dieu ; et faut que cette amour de Dieu soit en nous si nous voulons que le tout nous soit en aide; mais n'estimons pas pourtant que ce soit à nous de commencer, car il faut que Dieu nous prévienne. Et qu'ainsi soit, qui sont ceux qui aiment Dieu ? Ceux qui sont appelés de lui (dit-il), voire selon son propos. Il nous ramène encore à ce mot que nous avons exposé, c'est à savoir à ce conseil immuable qui est en Dieu, qui ne sort point de soi-même,, mais prend la cause en sa pure bonté, pourquoi il fait ceci ou cela. Voilà comment il nous faut entendre cette élection que met saint Paul de ceux qui sont appelés selon le propos de Dieu.

  Et là notamment il parle du propos de Dieu. Et pourquoi ? Afin que nous sachions que c'est une vocation certaine qui se fait avec efficace et vertu. Car Dieu appellera bien les incrédules, mais cette vocation-là ne suffit pas pour les convertir. Il ne touche point leurs coeurs au vif, il ne donne point une telle vertu à sa Parole qu'elle demeure en eux. Mais quand il nous appelle selon son propos, qu'il nous convertit à soi, c'est d'autant qu'il nous a élus, comme il ajoute puis après : "que ceux qu'il a connus auparavant, il les a élus et qu'il les a appelés ; ceux qu'il a appelés, qu'il les a justifiés" (Rom. 8 : 28, 20). Saint Paul met ici divers degrés, mais le fondement commence par là : c'est à savoir que Dieu a connu les siens. Et comment connus ?


Il est vrai qu'aucuns calomniateurs diront qu'il a connu ceux qu'il a voulu élire, d'autant qu'il a prévu en eux qu'ils lui devaient être fidèles et qu'ils devaient bien user de ses grâces. Mais c'est une moquerie trop sotte que cela, car il est question ici d'une connaissance telle qu'il la met puis après. Il ne faut point d'autre expositeur que saint Paul même qui déclare son intention, il ne faut point chercher de glose ailleurs. Car il dit que Dieu n'a point réprouvé son peuple lequel il avait connu. Et comment connu ? Est-ce qu'il avait trouvé en son peuple qu'il fût digne d'une telle grâce ? Mais au contraire, il dit que le reste de cette grande multitude sera tant seulement sauvé, voire selon l'élection de grâce. C'est celle de laquelle avait parlé saint Paul aux Actes quand il est dit que Jésus-Christ a été annoncé selon la prescience de Dieu, et cette prescience-là emporte (comporte) délibération.


En somme saint Paul, en disant que Dieu a élu ceux qu'il a connus, ne signifie sinon ce qu'il dit aux Galates (4 : 9) : "après que vous avez connu Dieu, ou plutôt après que vous avez été connus de lui" . Saint Paul attribue aux hommes qu'ils ont connu Dieu par foi. Mais afin que les hommes entendent que cela ne procède point d'eux, il se modère et dit : voire d'autant que vous avez été connus de lui. Comme s'il disait : vous n'êtes point venus à Dieu, sinon d'autant qu'il s'est approché de vous. Comme aussi il est dit au prophète Isaïe (65 : 1) : "J'ai été trouvé de ceux qui ne me cherchaient point, je suis apparu à ceux qui ne s'enquéraient point de moi; et à ceux qui étaient éloignés, j'ai dit : Me voici, me voici" . Ainsi donc, nous voyons comment les élus sont connus de Dieu et comme il élit ceux qu'il a connus, c'est-à-dire qu'il les marque comme sa possession pour dire : Vous êtes des miens. Or ceux-là étant connus, sont appelés de lui et cette vocation est quand Dieu nous donne la foi.


Nous voyons donc comment ce propos que j'ai déjà tenu est plus amplement confirmé, c'est à savoir que Dieu, voyant tout le genre humain être en ruine et perdition, retire ceux que bon lui semble par sa pure grâce, voire et en les retirant il les appelle à soi. Car voilà le moyen. Mais tant y a que cette élection est supérieure et faut qu'elle aille devant et que la foi suive en son ordre.


Or celui qui a voulu troubler cette église montre son impudence trop lourde quand il n'a point de honte de dire que le premier chapitre aux Éphésiens se doit tant seulement entendre de saint Paul et des apôtres. Quand saint Paul dit : Dieu nous a élus devant la création du monde, il nous a eu agréables en son Fils bien-aimé pour nous choisir en adoption, afin que nous soyons ses enfants. Oh ! cela (dit-il) n'est sinon que Dieu a élu les apôtres afin qu'ils prêchassent l'Evangile. Voire; il n'y aura donc que les apôtres qui soient enfants de Dieu, qui soient adoptés de lui, il n'y aura qu' eux qui soient aimés de Dieu ! Voilà une belle théologie pour traîner tout le monde en enfer! Et aussi nous voyons que telles gens sont moqueurs de Dieu et sont chiens qui aboient, voire pour renverser et abolir toute raison. Que faut-il donc ? Que nous pesions bien ce qui a été déjà dit, pour connaître quelle est l'intention de saint Paul, laquelle n'est ni obscure ni douteuse.


Et pour confirmation plus ample, venons à ce que nous avons déjà vu en saint Jean, voire quand il est dit, au 6e chapitre : que nul ne peut venir à Jésus-Christ sinon que le Père l'y attire (Jean 6 : 44). Or regardons maintenant si cette attraction-là se fait en tous. Il est vrai que Dieu présente sa parole à tous et que par icelle il convie indifféremment tous hommes afin de l'ouïr, mais il ne parle point à tous dedans leurs coeurs, comme il est là aussi traité: Celui qui aura ouï et appris de mon Père viendra à moi (Jean 6.45) je vous demande, tous viennent-ils à Jésus-Christ ? Nous voyons le contraire. Si tous ne viennent point à Jésus-Christ, il s'ensuit que tous n'ont point été enseignés du Père, car il dit que tous ceux qui ont été enseignés viendront à Jésus-Christ. Voilà un passage qui est assez clair et facile à comprendre. Et notre Seigneur Jésus pour probation (preuve) allègue ce qui est écrit au 54e d'Isaïe, là où le prophète dit que "tous les enfants de l'Eglise seront enseignés de Dieu" .


Or quand il dit que tous les enfants de l'Eglise seront enseignés de Dieu, il n'y a nul doute qu'il ne parle d'un bénéfice (bienfait) particulier qu'il fait à ceux qui sont appelés en son troupeau. Et c'est une impudence trop lourde et vilaine de dire, comme ce brouillon, que tout ce qui est là dit est général. Comme aussi quand Dieu dit par Ezéchiel : je ferai que vous cheminerez en mes commandements (Ezéch. 37), c'est (dit-il) une promesse universelle qui appartient aux Turcs aussi bien qu'aux Chrétiens, Après, quand il est dit : je traiterai une alliance nouvelle avec vous, je vous donnerai un coeur de chair, cela est promis à tout le monde. Quand il est dit : J'engraverai ma Loi en vos coeurs, cela est promis à tous sans exception. N'est-ce pas bien se moquer de Dieu et de sa parole, puisque nous voyons que Dieu traite par le prophète Jérémie d'une alliance autre qu'il n'avait faite avec le peuple ancien ? Il dit : "Cette alliance ne sera pas comme celle que j'ai faite avec vos pères, car ils l'ont transgressée" . Et n'en peut advenir autrement aux hommes qu'incontinent ils ne soient déloyaux à Dieu, qu'ils ne se séparent de lui. Si donc Dieu veut avoir une alliance qui soit ferme et permanente avec nous, il faut qu'il engrave sa Loi en nos coeurs. Et fait-il cela en général à tous hommes ? Nous voyons (comme j'ai dit au commencement) le contraire, voire par expérience.

Il faut donc conclure que cela ne vient point de notre vertu, ni de notre dignité ou mérite, mais d'une pure grâce de Dieu. Nous voyons que tous n'ont point la Loi imprimée en leurs coeurs, que le coeur de pierre demeure en la plupart auxquels nous voyons une obstination plus que désespérée. Connaissons donc que cette promesse-là est spéciale et que Dieu ne besogne qu'en ceux qui sont de sa maison.


Au reste, notre Seigneur Jésus nous ôte toute difficulté : "Il est écrit dans les Prophètes: et ils seront tous enseignés de Dieu.Quiconque donc a écouté le Père, et a été instruit de ses intentions, vient à moi" . Jean 6.45 . Car quand il allègue le passage d'Isaïe 54, est-ce pour dire que Dieu enseignera tous hommes ? Mais au contraire : car il dit qu'en cela est accompli ce que dit le prophète. Or quelle est l'intention de Jésus-Christ ? Voyant la stupidité de ceux qui cuidoyent (pensaient) être grands docteurs, lesquels rejetaient tout ce qu'il annonçait, que les grands prélats de l'Eglise ne le recevaient pas, il dit : Il ne se faut pas ébahir s'il y en a tant de rebelles et d'obstinés, car il n'est pas à tous donné de croire. Il faut que mon Père attire ceux qui viennent à moi. Et c'est ce qu'il dit que tout ce que le Père lui a donné viendra à lui, et que tout ce qui y sera venu, il le gardera, qu'il ne souffrira point que rien en périsse.


Voilà trois points qu'il nous faut noter : l'un est que quand nous venons à Jésus-Christ, que nous lui sommes donnés en héritage de Dieu son Père. Il ne sera point à nous que nous nous donnions à lui, mais il faut que le Père lui fasse cette donation-là. Il faut donc conclure que l'élection précède la foi. Car le Père donne à son Fils ce qu'il a déjà sien, c'est-à-dire que combien que tous soient ses créatures, que toutefois ne sont point toutes de son troupeau, mais qu'il a les siens qu'il a choisis comme il lui a plu. Il avait donc déjà élu tous ceux qu'il donne à Jésus-Christ.


Et de là s'ensuit le second point : c'est à savoir que Jésus-Christ reçoit en sa garde et protection ceux qui lui sont donnés du Père et ne souffrira point que rien en périsse ; que quand nous serons une fois en sa garde, il nous donnera une telle vertu que nous persévérerons jusqu'à la fin. Comme nous l'avons aussi bien vu au 10e chapitre de saint Jean, où il dit que nul ne ravira les brebis qui lui sont commises en charge. Or pourquoi est-ce que nul ne les ravira ? Le Père (dit-il), celui qui me les a données, est plus grand que tous (Jean 10 : 29). Et c'est ce qu'il nous faut bien considérer pour batailler contre tant de tentations que Satan nous fait pour nous divertir (détourner). Car autrement quand nous sommes assaillis de toutes parts, que nous avons cent mille morts à l'environ de nous, quelle sera notre force et résistance ? Or Dieu est invincible. Sachons donc que notre salut est certain. Et pourquoi cela ? Pource qu'il est en la main de Dieu. Et comment en sommes-nous assurés ? Pource qu'il l'a mis en la main de notre Seigneur Jésus qui nous manifeste que le Père, qui nous a élus, veut avancer son conseil à plein effet et perfection.


Au reste, notre Seigneur Jésus nous montre bien là ce que nous avons déjà dit plusieurs fois et qu'il nous faut retenir, c'est à savoir que Dieu nous fait ses brebis, voire nous ayant élus, et puis il nous appelle à son troupeau ; le moyen de nous appeler est par foi, et alors nous sommes manifestés et déclarés brebis. Car la vocation qui est trouvée en l'Ecriture n'est sinon le témoignage que Dieu rend de son conseil qui était auparavant caché, comme il en sera tantôt parlé plus à plein (amplement).


Tant y a que nous sommes brebis de Jésus-Christ avant de l'avoir connu, après il nous appelle à soi et puis nous commençons d'ouïr sa voix.


Ce que saint Paul en traite au 9e des Romains est encore plus clair. Car là il en est fait une résolution tout entière, voire et telle qu'on ne saurait répliquer à l'encontre. Tout ce qu'il nous en dit est manifeste. Vrai est que Satan s'est toujours efforcé de caviller (ruser) et inventer beaucoup de subtilités frivoles pour obscurcir ce qui est là dit, mais la vérité surmonte toujours, quoi qu'il en soit. Saint Paul montre que combien qu'il ait choisi les enfants d'Abraham pour être son héritage, toutefois que tous ceux qui sont descendus de la race d'Abraham selon la chair ne sont pas enfants de la promesse, dit-il, c'est-à-dire qu'ils ne sont point contenus ni compris en l'élection de Dieu, pour dire qu'ils soient vraiment héritiers de Dieu et de son Royaume.


Comme, si maintenant on disait que Jésus-Christ a bien été ordonné Roi de tout le monde afin que tous viennent lui faire hommage. Comme il en est parlé en tant de passages des prophètes et surtout au Psaume 2 que j'allègue comme le plus notable et le plus commun : Demande-moi, et je te donnerai toutes les fins de la terre pour ton héritage (Ps. 2 : 8). Depuis le soleil levant jusqu'au soleil couchant tu seras adoré des rois et des princes. Voilà donc comment tout le monde est appelé à salut, au Nom de notre Seigneur Jésus-Christ, mais ce n'est pas à dire pourtant que tous soient héritiers de la promesse en vérité. Et pourquoi ? Saint Paul pouvait bien alléguer que tous ne croient point et ne l'a pas fait par oubli, mais il laisse cela à dire que c'est d'autant que Dieu élit ceux que bon lui semble.


Or, mes frères, notons bien ce point ici. Premièrement avisons qui est celui qui parle. C'est saint Paul, lequel proteste (déclare) en un autre passage, à savoir au chapitre 12 de la 2 ème aux Corinth., qu'il a été ravi jusqu'au tiers (troisième) ciel, qu'il a vu des secrets de Dieu qu'il n'est point licite à l'homme d'exprimer. Saint Paul ne sait-il pas quelle mesure il faut tenir en révélant les secrets de Dieu ? Car il dit qu'il n'est point licite de révéler aucuns secrets qu'il a vus là-haut. Il s'ensuit donc que ce secret ici peut être manifesté aux hommes, autrement il se fût bien gardé de le mettre en avant, autrement jamais il ne l'eût révélé si hardiment comme il a fait. Car ici, de propos délibéré, sans grande contrainte, il entre en ce propos de l'élection et veut que nous soyons enseignés jusque là que nous connaissions ce qu'il met, c'est à savoir : Deux enfants qui sont au ventre d'une même mère et qui sont engendrés d'un même père, c'est à savoir du patriarche Isaac. Ils ont tous deux la promesse qui a été prêchée extérieurement, ils sont nés en une même maison qui est le peuple et le sanctuaire de Dieu qui était le chef de son Église, et néanmoins il est dit du temps que la mère les porte au ventre : Que le plus grand servira au moindre. Or ici ceux qui veulent calomnier disent que cela s'entend de la bénédiction terrienne. Voire, mais c'est se moquer pleinement du saint Esprit qui a parlé par la bouche de saint Paul. Saint Paul traite-t-il là lequel doit être le plus à son aise en ce monde, lequel devait avoir du pain blanc ? Traite-t-il des voluptés et autres choses semblables ? C'est une moquerie ! Mais du salut éternel de toutes âmes. Ils n'allèguent cela aussi que pour pervertir l'Ecriture sainte. Nous voyons donc qu'une telle exposition qu'en veulent faire ces moqueurs de Dieu, n'est qu'une pure sottise, voire une malice effrontée. Car il est ici parlé d'être héritiers de l'alliance qui est du tout spirituelle, voire de l'alliance que Dieu avait faite avec Abraham quand il lui a dit : je serai ton Dieu et le Dieu de ta semence après toi. Qu'emporte (signifie) cela ? C'est-à-dire : tu vivras en mon Royaume éternellement, comme Jésus-Christ nous en donne aussi l'exposition.


Ce n'est pas aussi sans cause que saint Paul dit qu'Isaac a eu deux enfants d'une même ventrée de sa femme Rebecca, que l'un a été préféré à l'autre; sur cela il amène le témoignage du prophète Malachie. Il est vrai qu'en Malachie il est parlé de la terre de Canaan et de la montagne de Seir. Mais la terre de Canaan n'était-elle pas une figure et une image de l'héritage céleste ? Saint Paul donc nous représente, comme en un miroir, que Dieu a choisi Jacob et l'a préféré à son frère Esaü.


Jacob, dis-je, qui était moindre, a été préféré au plus grand et a été constitué au-dessus d'Esaü, afin qu'on n'attribuât rien à l'ordre de nature, mais à ce conseil éternel duquel nous traitons maintenant. Saint Paul ne dit pas cela seulement, mais il dit : Devant qu'ils eussent fait ni bien ni mal, que Dieu a parlé ainsi, c'est à savoir qu'il a élu Jacob et l'a constitué en héritage et en a destitué Esaü. Devant, dit-il, qu'ils eussent fait ni bien ni mal, voire afin qu'on connût que cela procédait du côté de Dieu qui appelle et non point du côté des hommes.


Les théologiens papistiques ont une distinction entre eux : c'est à savoir que Dieu n'élit point les hommes selon les oeuvres qui sont en eux, mais qu'il élit ceux qu'il prévoit être fidèles. Et cela contrevient à ce que nous avons déjà dit de saint Paul. Car il dit que nous sommes élus et choisis de lui, afin que nous soyons saints et sans macule devant sa face. Il fallait que saint Paul eût parlé tout autrement: Pource que Dieu avait prévu que nous serions saints, il nous a élus. Or il n'a point usé d'un tel langage, mais il dit : Il nous a élus afin que nous fussions saints. Il conclut donc que cette foi dépend d'icelle élection.

Et ceux qui en sentent autrement ne connaissent point que c'est (ce qu'il en est) de l'homme et de notre nature humaine. Parquoi regardons un petit ce qui est en notre nature et ce qu'on en peut tirer quand Dieu l'aura laissée comme elle est. Or il est certain que nous sommes tellement corrompus et pervertis que nous ne pouvons faire ,que tout mal. Il est vrai qu'il est bien dit qu'à ceux qui aiment Dieu, toutes choses leur seront converties en bien, mais il dit quant et quant, au même chapitre, que toutes les vertus de notre nature sont autant d'ennemis à l'encontre de Dieu. Et ainsi donc, qu'est-ce que Dieu prévoit aux hommes s'il nous laisse tels que nous sommes ? Qu'est-ce qu'il trouvera en nous sinon que toute puantise et abomination, qu'il faut qu'il nous, soit ennemi mortel et qu'il nous précipite jusqu'au profond d'enfer ? Voilà ce que Dieu peut prévoir. Et ainsi donc, quand il prévoit le bien, c'est ce qu'il a ordonné d'y mettre, il ne prévoit donc que ses dons. et ses grâces. Or maintenant, qui est celui qui se pourra enorgueillir ? qui se pourra élever pour dire : je suis quelque chose ?


Qu'ainsi soit, venons à l'autre passage que dit saint Paul : Et qui es-tu qui te discernes ? et qui te rends plus excellent ? Saint Paul montre deux choses : c'est à savoir que, combien que nous soyons tous d'une même condition et nature, néanmoins nous sommes séparés l'un de l'autre, mais que cette différence-là vient de Dieu, car le mot emporte (signifie) cela. Discerner, c'est rendre plus excellent. Et ainsi il nous montre qu'il n'y a rien du nôtre en cela, que nous ne prévenons point Dieu; que nous n'approchons point de lui, mais au contraire c'est lui qui fait tout; que c'est à lui que nous devons tout attribuer. Et ainsi donc, nous voyons quelle est l'intention de saint Paul en ce 9e des Romains, quand il déduit (expose) qu'Esaü a été rejeté et que Jacob a été élu, que cela n'est point venu des oeuvres, mais de Dieu qui appelle, dit-il.


Et aussi il nous faut conséquemment conclure que ce n'est point ni du voulant ni du courant mais que c'est de Dieu qui fait miséricorde; c'est-à-dire qu'il ne faut point que les hommes s'élèvent ici pour ravir la gloire à Dieu, ni pour s'attribuer rien de leur salut, car il dit que tout est en la miséricorde de Dieu. Or, il y en a qui cavillent (subtilisent) ce passage et disent que ce n'est ni du voulant ni du courant, c'est-à-dire que notre course ne nous suffirait point pour notre salut, mais que Dieu y aide par sa miséricorde. C'est bien à propos ! Si ainsi était, on pourrait bien dire le contraire. Car s'il y avait une concurrence entre Dieu et les hommes, c'est-à-dire que Dieu fît la moitié et nous l'autre, il faudrait donc conclure que ce n'est point de nous du tout, mais de Dieu en partie et aussi que ce n'est point de Dieu du tout, mais de nous en partie ; et par cela nous voudrions faire Dieu sujet à nous, qui est un blasphème trop exécrable et duquel il n'y a celui (personne) qui n'ait horreur, voire tant méchant soit-il. Comme saint Augustin même le traite, saint Paul parlant en ce passage du voulant et du courant, ne nous attribue pas un tel vouloir, ni une telle puissance que nous puissions rien de nous-mêmes; mais il montre que l'homme est comme captif et qu'il ne peut rien du tout , mais ce, qu'il a procède de la grâce de Dieu qui nous tend la main pour nous attirer à soi, voire dès le temps que nous étions éloignés, bannis et rejetés du tout.


Et maintenant nous voyons le propos que j'ai amené être assez confirmé par l'Ecriture sainte, c'est à savoir que Dieu nous a élus, voire non seulement devant que nous le connaissions, mais devant que nous fussions nés et avant que le monde fût créé ; et qu'il nous a élus par sa bonté gratuite et qu'il n'a point cherché la cause ailleurs; qu'il a délibéré ce propos en soi-même et qu'il faut que nous connaissions cela afin qu'il soit glorifié de nous comme il appartient.


Or la gloire telle qu'elle lui est due, ne lui peut être rendue sans cela, comme il nous est montré au 2 de la seconde aux Thessaloniciens : Nous devons toujours rendre grâces à Dieu (dit l'apôtre) qui nous a élus devant la constitution du monde, voire en Esprit et en sanctification. (2. Thess. 2 : 13). Comment est-ce que là saint Paul rend grâces à Dieu ? Il ne dit pas seulement de ce qu'ils croient, mais de ce que Dieu nous a élus. Et puis il ajoute que Dieu les a élus pour les sanctifier par son saint Esprit et les a amenés à la connaissance de la foi. Comme aussi nous l'avons déjà traité en ce passage des Éphésiens qui est du tout conforme à celui-ci.


Or il y a des objections qui se meuvent au contraire, car nous savons quelle est l'audace des hommes, et il n'y a celui (personne) qui n'en ait l'expérience en soi, qu'il est bien difficile de dompter nos esprits, tellement (en sorte) que nous recevions en paix et humilité tout ce qu'on nous déclare. Il faut qu'un homme soit bien maté de Dieu devant qu'il se règle là. Voilà pourquoi saint Jacques nous exhorte de recevoir la parole de Dieu qui nous est annoncée, voire avec une mansuétude, avec un esprit débonnaire. Il ne se faut point donc ébahir si les hommes s'élèvent contre cette doctrine, s'il y a beaucoup de contradictions. Mais tant y a que tous ceux qui sont enfants de Dieu reçoivent ce qu'ils oyent (entendent) être procédé de sa bouche, sans aucune contradiction, pour dire : Il nous faut en tenir là, car Dieu l'a prononcé.


De fait, voilà comment Dieu veut éprouver notre humilité. Il est vrai que toute la doctrine de l'Ecriture tend bien là, mais tant y a qu'il n'y a nulle doctrine si propre pour humilier les hommes que celle-ci, c'est à savoir que nous connaissions que Dieu nous a élus par sa bonté gratuite, voire en tant qu'il lui a plu. Pourtant ces objections qui se font doivent être repoussées par ce mot seulement de l'autorité de Dieu, à savoir quelle maîtrise et prééminence est-ce qu'il doit avoir par-dessus nous. Quand nous n'aurions que cela, c'est assez pour abattre tout l'orgueil de ceux qui veulent aboyer contre la doctrine que nous avons en l'Ecriture sainte bien résolue. Et c'est aussi pour repousser toutes fantaisies méchantes que le diable nous pourra souffler à l'oreille, comme on dit.


Je commencerai par ceux qui semblent être modestes. Et de fait, on trouvera bien aucuns craignant Dieu, lesquels toutefois pourront avoir quelque scrupule ou quelque doute en l'esprit, mais tant y a qu'ils ne sont point si bien rangés en l'obéissance de Dieu qu'il n'y ait de l'orgueil caché en eux, et il faut que Dieu découvre leur hypocrisie qu'ils avaient jusqu'ici. Car ceux qui diront : Oh ! voilà, je crains de faire Dieu injuste quand je dirai qu'il a élu ceux que bon lui semble. Ceux-là n'ont point connu le vice qui était caché en eux. Quand ils diront : Oh ! je crains que ce ne soit accuser Dieu de cruauté, quand je dirai qu'il n'élit point tous hommes en général, on leur peut répondre : Mon ami, tu montres par cela que tu as un orgueil caché en ton coeur, que tu n'as point encore connu l'hypocrisie qui est en toi. Et la raison ? Regardons ce que dit saint, Paul au chap.14 des Romains quand il parle qu'il ne nous faut point juger les uns des autres, sinon que nous soyons enseignés de Dieu (Rom. 14 : 10-13). Or il parle là non point des péchés qui sont déjà condamnés et desquels nous avons la sentence que Dieu en a donnée, mais des choses indifférentes; là nous ne devons point juger les uns des autres. Car il nous faudra (dit-il) trouver devant le siège judicial de Dieu. Nous sommes frères et Pourtant il ne faut point que nous présumions de damner ou sauver, pour dire : Celui-là tombera pource qu'il fait mal; ou celui-là sera relevé du tout, pource que je dirai : il fait bien. Non, non, il faut que notre Seigneur Jésus nous juge, et tout ainsi qu'il nous abat, qu'il nous relève aussi, comme cette puissance-là lui est donnée de Dieu son Père.


Si saint Paul ne veut point que nous prenions cette hardiesse de juger ainsi les uns des autres, pensons, je vous prie, quand nous viendrons nous élever à l'encontre de Dieu, que nous ne voudrons point qu'il soit connu juste, sinon que nous ne le connaissions tel, que la raison nous soit apparente ; quel argument est cela ? Or tels sont tous ceux qui disent : je crains que Dieu soit injuste en ce faisant. Tu crains que Dieu soit injuste, sinon que Dieu s'assujettisse à toi, sinon que tu le contrôles, sinon que tu entendes la raison pour quoi il fait telle chose, voire comme s'il était ton inférieur. Et quelle arrogance est cela ? Or il est vrai que beaucoup ne connaissent pas ce vice-là en eux, mais il faut venir là-dedans à cette racine. Et ne faut point ici amener nos questions frivoles pour dire : je ne sais si Dieu est juste, qu'il me montre comment et pourquoi. Mais quand nous ne connaissons pas son conseil, que nous n'avons pas un esprit si haut pour parvenir jusque là que nous puissions déchiffrer pourquoi il fait toutes choses, il nous faut cheminer en humilité jusques au jour que le livre sera ouvert, comme il en est parlé en Daniel. Alors (dit l'Ecriture) nous verrons ce que nous concevons maintenant par la foi, pourquoi c'est que Dieu a élu Jacob, pourquoi c'est qu'il a réprouvé Esaü et pourquoi il dispose ainsi des hommes ; nous verrons, dis-je, la raison pourquoi. Mais maintenant, contentons-nous que Dieu est juste et sachons même qu'il est la fontaine de toute sagesse, de toute équité et de toute droiture. Mais regardons aussi, d'autre part, quelle est cette raison.


Il semble à d'aucuns que saint Paul a été dépourvu de réponse quand il a dit : Homme, qui es-tu qui te puisses élever à l'encontre de Dieu ? (Rom. 9 : 20) Mais c'est la meilleure solution qu'il puisse donner que celle-là. Et qu'ainsi soit, ne pensons point que Dieu ne nous puisse bien satisfaire, qu'il n'ait de quoi quand il serait question qu'il répondît et qu'il nous montrât : Voilà pourquoi j'ai fait ceci ou cela. Mais en premier lieu, prenons le cas que Dieu se voulût assujettir à nous en sorte qu'il fût là comme devant son juge pour s'excuser, voire : Vous trouvez à dire en ceci ? Et voilà pourquoi je l'ai fait. Quand Dieu se voudrait assujettir comme pour nous rendre compte de tout ce qu'il fait, regardons un peu si nous pourrions concevoir cette gloire de Dieu, cette majesté qui est en lui en sorte que nous la puissions porter. Mais au contraire il faudrait que nous fussions abîmés par icelle quand nous irions avec une telle audace et si débordée. Et pourtant que nous sachions quelle est notre capacité, c'est à savoir que nous sommes si rudes et si ignorants que nous ne pouvons pas comprendre ce que Dieu a voulu nous être caché. Mais cependant tenons pour tout résolu que Dieu a juste cause de faire ce qu'il fait, combien qu'elle nous soit cachée, que les choses que nous ne connaissons ne laissent point d'être pourtant. Car nous ne voyons point encore les choses faites face à face. Nous ne les voyons point à l'oeil, comme saint Paul en traite en un autre passage. Bref, jamais nous ne comprendrons ce mystère ici et secret si haut et si excellent, sinon en ayant cette mansuétude pour dire : Eh bien, si nous ne voyons la raison pourquoi Dieu besogne ainsi, tant y a qu'il nous doit suffire qu'il est juste, et sur cela de profiter toujours en la connaissance de sa volonté.


Or quant à ceux qui disent qu'on pourrait bien se passer de cette doctrine ici et qu'on pourrait prêcher la foi et la repentance sans dire qu'il y en a qui sont élus de Dieu, ceux-là veulent être plus sages que lui-même. Il est vrai qu'il nous faut être sobres, comme je viens de dire, et nous ne pouvons trop garder d'attrempance (modération) pour ne point excéder nos limites, comme Dieu nous l'a commandé. Mais la mesure de cette sobriété, d'où nous la faut-il prendre ? Est-ce de notre sagesse, ou de Dieu même ? Il est bien certain que Dieu connaît ce qu'il nous est expédient d'entendre. Or puisqu'ainsi est, qu'il nous déclare ce que nous avons déjà vu, il faut donc que nous le connaissions, mais il ne faut point que nous passions outre. Sitôt que Dieu aura coupé le chemin, il faut que nous demeurions là tout courts. Et ainsi, connaissons que c'est à Dieu de nous déclarer ce qu'il veut nous être connu et manifeste et à nous de le recevoir en toute humilité, voire et de ne nous enquérir plus outre.


Venons maintenant aux objections que font ceux qui blasphèment à pleine bouche à l'encontre de Dieu. Comme les uns diront : Si ainsi est que Dieu ait élu ceux que bon lui semble, il ne faut point donc que nous croyons que nous mettions peine à vivre saintement, car l'élection de Dieu emporte tout. Et tels pourceaux (Matth. 7: 6), ne font que jeter leurs groins et cependant que profiteront-ils ? Car voilà l'Ecriture sainte qui donne solution brève et facile à cela, c'est à savoir que nous sommes élus d'une vocation sainte à ce que, ne suivant plus notre immondicité, nous soyons saints et sans macule (tache). Cela donc qu'ils mettent en avant est autant comme qui voudrait séparer la clarté du soleil, et qui dirait : C'est assez que nous ayons un soleil, il ne faut point qu'il y ait de clarté. Mais qu'on ôte cette clarté du soleil, que nous profitera-t-il ? Ainsi est-il de l'élection de Dieu. Ne séparons point donc ce qu'il a conjoint. Car quand il nous a élus, c'est à cette fin que nous soyons saints. Ceux qu'il a élus, il les a séparés des infidèles, afin qu'ils ne soient point enveloppés en leurs souillures, en leurs vilenies, et en leurs pollutions.


Et pour ce c'est une objection trop lourde que celle-là, de dire : Si Dieu nous a élus, il faut que les hommes se lâchent la bride et qu'ils se laissent aller à l'abandon. Or c'est tout le contraire, car ceux qui disent : Oh ! si nous sommes élus, il s'ensuit que nous pouvons bien faire mal, car nous ne pouvons périr. Ceux-là, dis-je, ne sauraient donner un plus grand témoignage de leur réprobation que celui-là. Et qu'ainsi soit, ceux que Dieu a élus, il les gouverne par son saint Esprit. Et qu'est-ce qu'emporte (comporte) l'élection de Dieu ? C'est que nous sommes adoptés pour ses enfants et que, quand il nous a choisis, il nous donne l'Esprit d'adoption, pour nous gouverner ainsi qu'il est écrit au premier de saint jean.


Or venons maintenant à ce principal blasphème que aucuns disent : Oh ! si ainsi était que Dieu élût ceux que bon lui semble, et qu'il rejetât les autres, il serait injuste. Car ils ne font pas comme ceux dont j'ai déjà parlé qui craignent que Dieu soit injuste et qu'en ce faisant, ils le veulent bien honorer. Mais quoi ? ils ne savent point la façon d'honorer Dieu. Les premiers sont déjà préoccupés de Satan, et ceux-ci en sont possédés du tout. Tant y a que les uns et les autres s'élèvent à l'encontre de Dieu. Or qu'adviendra-t-il à la fin de telles gens ? C'est comme si je rue (jette) une pierre sur (par-dessus) ma tête ; et où retombera-t-elle ? Quand nous en jetterons l'un contre l'autre, encore pourrons-nous faire que nous nous garderons d'être atteints, que les coups ne nous attoucheront point, mais quand nous viendrons parler contre Dieu, à qui est-ce que nous nous prenons ? Et quand nous voudrons tirer des coups de hacquebutes (arquebuses), des coups de dards et de flèches et autres choses sur nos têtes, ne faut-il pas que le tout retombe sur nous et que nous en soyons accablés ? Et ainsi donc, craignons de tomber en une telle confusion et apprenons seulement d'adorer la majesté de Dieu, que nous tenions pour résolu que tout ce qu'il fait est bien ordonné, encore que nous ne voyons pourquoi. Et c'est ce que saint Paul nous montre : qu'il ne nous faut pas être plus sages que l'Esprit de Dieu.


Il y en a qui trouvent étrange quand on ne leur donne point de résolution qui soit facile : Eh ! je voudrais qu'on me dît les choses plus clairement, que j'aperçusse pourquoi telle chose se fait. Mon ami, il te faut aller chercher une autre école, puisque tu es si présomptueux que tu ne veux point donner gloire à Dieu, sinon que tu voies les enseignes (preuves). Or va chercher une autre école que celle du saint Esprit. Nous voyons comment saint Paul parle : 0 homme, qui es-tu ? Si quelqu'un veut plaider contre nous de ce qui ne lui appartient pas, qu'il s'aille prendre à Dieu. Car si nous voulons passer plus outre que ce qu'il nous a déclaré par sa Parole, nous ne serons pas bons disciples en son école. Saint Paul donc nous montre comment il nous faut conduire en ce fait, quelle mesure nous devons garder; c'est à savoir qu'il faut que l'homme soit ainsi tenu en bride courte et que nous connaissions quelle est notre condition.


Et de fait, nous voulons bien être préférés aux bêtes brutes. Si un âne ou un chien parlait et qu'il vînt à dire : Pourquoi est-ce que je ne suis pas homme ? il n'y aurait celui de nous qui ne répondit : Et puisqu'il a plu à Dieu de te faire une bête, ne te dois-tu pas contenter de cela ? Et qui sommes-nous en comparaison de Dieu ? Il est certain que nous lui sommes autant inférieurs que sont les bêtes brutes à nous. Et pourquoi donc n'aura-t-il autant d'autorité par-dessus nous comme nous en voulons avoir par-dessus les créatures ? Que reste-t-il donc ? Ceux qui veulent ainsi blasphémer, qu'ils regardent cet exemple qu'amène saint Augustin, au second passage, c'est à savoir de notre Seigneur Jésus-Christ. Car de fait, Jésus-Christ est le miroir et le patron où Dieu a déclaré les trésors infinis de sa bonté, car il est le chef de l'Eglise. Aussi nous faudra-t-il commencer par lui quand nous voudrons connaître comment Dieu besogne en ses membres inférieurs.


Voilà Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme. Or cette nature humaine a été exaltée en une dignité merveilleuse, car Jésus-Christ, étant Dieu et homme, est toutefois Fils de Dieu, je dis, Fils unique, Fils naturel. Qu'est-ce qu'a mérité la nature humaine qui est en Jésus-Christ ? Car elle procède de la race d'Adam ; il fallait qu'il fût de la semence de David, ou autrement il n'eût point été notre Sauveur. Il a été conçu de sa mère d'une façon miraculeuse, mais tant y a qu'il est venu de la race de David, d'Abraham et d'Adam. Ce qu'il a été sanctifié et qu'il n'a point été sujet à même corruption que nous, cela est venu de la grâce admirable de Dieu et excellente. Mais tant y a que si nous considérons la nature humaine de Jésus-Christ, elle n'avait point mérité d'être exaltée en ce degré d'honneur, pour dire : Voilà celui qui dominera par-dessus les anges, devant lequel tout genou se ploiera.


Quand nous considérons une telle grâce de Dieu en notre Chef, ne faut-il pas qu'un chacun de nous entre en soi-même pour connaître : Dieu m'a élu, moi qui étais banni et rejeté de son Royaume. je n'avais aucune chose en moi qui lui pût être agréable et néanmoins il m'a choisi pour être des siens. Ne faut-il pas bien que nous connaissions une telle grâce pour la magnifier ? Quand donc nous viendrons à contempler cela, nous crions avec saint Paul : ô hautesse ! C'est pour nous montrer que, nous ne serons point vrais disciples du saint Esprit jusqu'à ce que nous ayons été ravis en admiration.Quand nous pensons aux secrets de Dieu, que nous confessons que nous ne sommes pas encore capables pour les comprendre.

Et au reste, il nous faut maintenant venir aux réprouvés. Car tout comme Dieu en a élu, il a aussi rejeté tout ceux que bon lui a semblé et l'un emporte (a pour conséquence) l'autre. Car quand il y a élection, ce n'est pas qu'on prenne tout, mais on élit une partie. Or de ceux qui sont réprouvés, il est vrai que nous le pourrions trouver étrange comment Dieu les rejette, vu qu'ils sont ses créatures. Mais il nous faut penser quels nous sommes en Adam et ce que nous en avons. Nous sommes en lui tous perdus ou damnés. Si Dieu nous rejetait tous, depuis le premier jusqu'au dernier, nous n'avons que faire de plaider à l'encontre de lui, car s'il nous fait droit, nous méritons d'être abîmés aux enfers.


Or maintenant si Dieu a choisi aucuns et que toutefois les autres soient rejetés, faut-il que notre oeil soit malin quand il exercera une telle autorité qui lui appartient ? Ainsi qu'il nous est montré en cette similitude que notre Seigneur Jésus amène quand il dit : Si je suis bon et libéral, ton oeil sera-t-il malin ? Or, il parle là de ceux qui murmuraient à cause que le père de famille ne donnait non plus à ceux qui avaient porté toute la peine qu'à ceux qui n'avaient guère travaillé. Et comment, dit-il, n'est-il pas en ma liberté de faire du mien ce que bon me semblera ? Si donc les hommes ont cette autorité-là, qu'ils peuvent disposer de leurs biens à leur bon plaisir, et Dieu sera-t-il sujet à une loi plus étroite que les hommes ? Ne serait-ce pas trop l'assujettir ? Et ainsi notons, puisque nous sommes tous perdus en Adam, que nous sommes tous abîmés et toutefois, si Dieu en appelle aucuns après les avoir élus, que cela est d'une bonté spéciale dont il use envers eux, qu'il faut bien qu'il ait liberté de ce faire, sans qu'aucuns attentent (essayent) de murmurer à l'encontre.


Voire, mais quand Dieu a créé Adam, dira-t-on, n'a-t-il pas bien prévu ce qui devait advenir ? et n'en a-t-il pas disposé selon sa volonté ? Oui bien, cela ne se peut nier. Mais tant y a que l'homme a été créé juste et bon et droit en sa nature, néanmoins ce qu'il est chu et trébuché, ce qu'il a désobéi à Dieu, ce qu'il a commis. une telle transgression, cela vient de lui et ne peut être attribué à Dieu. Voire, mais si Dieu ne l'eût décrété, il n'eût pas été ainsi. Dieu y pouvait bien pourvoir. Comment a-t-il permis que cela ait été ainsi fait ? N'y pouvait-il pas bien remédier ? Oui : mais gardons-nous de murmurer à l'encontre de notre juge et sachons que ce qu'il a ordonné en son conseil de tout temps nous est caché et ne sommes pas capables de le concevoir. Et qu'ainsi soit, qu'il nous souvienne de ce qui est dit en l'Ecriture sainte que les conseils et les secrets de Dieu sont des abîmes. Que servira-t-il de se jeter dedans ? Si nous voyons un abîme devant nous, qui est celui qui s'y ira précipiter ?


Que reste-t-il donc, sinon que nous adorions sa justice en toutes ses oeuvres ? Voilà comment il nous faut faire. Et c'est où saint Paul nous amène quand il dit que de son temps il y en avait qui murmuraient aussi bien contre Dieu ou pour le moins qui alléguaient ce que ces blasphémateurs veulent mettre en avant : Et pourquoi est-ce que Dieu se plaint (Rom. 9 : 19), c'est-à-dire : qu'est-ce qu'il trouve à, dire aux hommes, puisque nous ne pouvons pas résister à sa volonté ? 0 homme ! qui es-tu qui t'élèves contre Dieu ? Saint Paul pouvait bien amener toutes les raisons des Sorbonistes et des brouillons qui veulent aujourd'hui renverser l'élection de Dieu. Il pouvait bien dire : Oh! Dieu a élu ceux qu'il a prévu être fidèles, ceux auxquels il a distribué ses grâces et a vu qu'ils les recevraient par leur franc arbitre ; mais il ne dit rien de tout cela, mais au contraire il conclut que ce n'est point à nous d'en enquérir, et néanmoins il montre à ceux que Dieu fait grâce, qu'il la fait à ceux qu'il lui plaît. Ne voilà point donc une sentence plus que notoire ? Contentons-nous donc des témoignages de l'Ecriture qui ont été déjà amenés en avant et connaissons que sans cela même, tous ceux qui s'élèvent ainsi à l'encontre de Dieu sont déjà assez convaincus par eux-mêmes qu'il ne leur faut pas amener grande probation (preuve).


Et c'est merveille de fait, comme les hommes sont si présomptueux de dire: Oh ! voilà, je ne me puis contenter sinon qu'on m'amène une raison apparente. je vous prie, y a-t-il plus suffisante probation que de dire ce que nous avons dit ? que ce que nous en sentons là dedans du coeur ? Même quand on aurait beaucoup disputé, et qu'on aurait montré les choses au doigt, y a-t-il approbation plus certaine que celle-là que nous avons en notre conscience ? Il est bien certain que non. Et ainsi qu'un chacun entre maintenant en soi et il trouvera sa condamnation engravée en sa conscience, il trouvera que nous sommes tous coupables de mort ; que quand nous aurons bien regardé à nous de près, il faudra qu'un chacun de nous se condamne. Et comment donc allons-nous dire puis après : Eh ! je n'en vois point de raison ?


Ceux-là montrent que jamais ne sont entrés en leurs consciences, qu'ils voltigent en l'air, qu'ils n'appréhendent (saisissent) point avec une crainte et une révérence (respect) de Dieu les choses qu'il nous montre ; mais ils se veulent élever sans connaître que c'est (ce qui en est) de Dieu ni d'eux. Et il faut que ces deux choses s'accordent. Si nous voulons profiter en la doctrine de l'Evangile, il faut que nous connaissions que c'est de Dieu et de nous. Et ceux-là n'en veulent rien connaître.


Voilà ce que nous avons à retenir quant aux réprouvés, c'est à savoir que Dieu les réprouve d'autant qu'ils ne sont pas choisis et élus. Et toutefois si faut-il connaître que Dieu est juste, combien que nous ne pouvons pas comprendre quelle est la cause. Car aussi ne faut-il pas qu'il soit tenu à nous en rendre compte. Contentons-nous donc de savoir que tous ses jugements sont avec équité et droiture et que cette justice nous sera une fois connue quand nous le verrons face à face. Et voilà pourquoi saint Paul, alléguant l'exemple de Pharaon, dit puis après que Dieu a bien autant d'autorité pour le moins sur les hommes qu'aura un potier sur de la terre ou fange. Et ainsi, quand Dieu nous fait des vaisseaux honorables, pensons que c'est de sa pure bonté. Connaissons donc qu'il nous pourrait bien faire des vaisseaux d'ignominie et quand il le fait, que cela vient de notre propre nature, qu'il n'est point tenu à nous (obligé envers nous) d'en faire davantage.


Au reste, maintenant, pour faire un recueil de tout ce qui a été dit touchant l'élection de Dieu, notons que Dieu n'est point magnifié de nous comme il appartient, que nous ne connaissons pas sa grâce telle qu'il la déploie envers nous, sinon que nous connaissions que nous sommes élus de lui, voire qu'il nous a retirés de la condamnation universelle en laquelle est tout le genre d'Adam, voire pour nous amener à notre Seigneur Jésus-Christ, que c'est lui seul qui nous a rachetés, et cependant que nous considérions les réprouvés, que nous apprenions de nous mirer (à regarder) en leurs personnes pour dire : Autant en serait-il de nous, si Dieu n'avais pas usé de sa bonté paternelle pour nous séparer d'eux. Car nous ne pouvons pas de nature nous discerner, mais c'est Dieu qui nous a rendus plus excellents. jusqu'à ce que l'homme fidèle soit venu là, jamais il ne magnifiera Dieu comme il appartient, comme j'ai déjà dit.


Or maintenant je déduirai en bref tout ce qu'on pourrait alléguer, non point en déduisant tous les arguments, mais quand je répondrai à un ou à deux, il suffira. En premier lieu, il est dit par saint Paul dans 1 Timothée Chap. 2, que Dieu veut que tous hommes soient sauvés. Déjà celui qui a troublé l'église sur cette matière a mis en avant cette même question. En quoi il lui fut suffisamment répondu en une congrégation. Et j'amène cet argument-là parce que c'est le fondement que prend ce brouillon qui a voulu brouiller la doctrine de Dieu en cette église. Voilà, dit-il, Dieu veut que tout homme soit sauvé et vienne à la connaissance de la vérité (dit saint Paul). Si Dieu veut que tous viennent à la connaissance de la vérité, pourquoi est-ce qu'il n'envoie prêcher l'Evangile aux Turcs ? Pourquoi permet-il que le monde soit aveuglé par si grand espace de temps ? Et comme saint Pierre en parle au dixième chapitre des Actes, disant comment a-t-il laissé errer les hommes si longtemps ? Il s'ensuit donc que saint Paul ne parle point de chaque homme, mais de tous états (tous types d'hommes). Ainsi comme il le montre, quand il dit qu'on prie pour les rois, pour les princes et pour ceux qui sont constitués en dignité. On pouvait dire : Et comment prierons-nous pour les ennemis de Dieu ? Or saint Paul dit qu'il ne faut point limiter la grâce de Dieu à notre fantaisie, car Dieu veut que tous états viennent à sa connaissance. Ne voilà donc pas un passage bien allégué à propos pour renverser l'élection de Dieu ? Mais il ne se faut ébahir si tels brouillons ne voient goutte en ce qu'ils pensent être bien subtils et aigus, car le diable leur éblouit les yeux. (2 Tim. 2 : 26).


Et même, ils mettent encore en avant : Oui, mais Dieu n'a-t-il pas dit qu'il ne veut point la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive ? (Ezéch. 18: 32) c'est-à-dire qu'en se convertissant il vive ; comme si Dieu appelait tout le monde à conversion et repentance. Or, maintenant regardons si la conversion est donnée à, tous. Saint Paul déclare au second chapitre de la seconde Epître à Timothée, que ce n'est pas un don commun, quand il dit : Si possible Dieu leur donne repentance à salut (2 Tim. 2 : 25) "Enseignant avec douceur ceux qui ont un sentiment contraire, afin d'essayer si quelque jour Dieu leur donnera la repentance pour reconnaître la vérité".

Par cela il signifie que Dieu fait grâce à qui il lui plaît. Touchant la repentance, quand il dit : Que le pécheur se convertisse et qu'il vive, cela s'entend (comme chacun peut voir) de ce que Dieu convie tout le monde à repentance. Ce néanmoins cette promesse-là n'est point générale. Comme aussi les menaces que Dieu a faites aux Ninivites sont sous condition : S'ils se repentent, s'ils viennent à repentance, le mal que j'avais délibéré contre eux ne leur adviendra point. (Jonas 3 ; Jérém. 18 : 8). Cette menace-là donc était sous condition. Ainsi quand le prophète Ezéchiel dit : je ne veux point la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive, c'est comme s'il disait : Dieu m'envoie pour annoncer à chacun la promesse de salut, mais il faut vous convertir. Or ce don de conversion n'est point commun à tous. Ce n'est point à nous de nous pouvoir convertir de notre mauvaise vie, sinon que Dieu nous change et nous purge par son saint Esprit, comme l'Ecriture est toute pleine de cette doctrine. De là s'ensuit que cette promesse n'est point également faite à tous, combien qu'elle s'y adresse. Et ce malheureux-là viendra demander pourquoi ? comme par moquerie, comme s'il n'avait jamais lu un seul mot de l'Ecriture ! Mais tels chiens (Philip. 3 : 2), sont bien dignes d'une telle impudence quand ils entreprennent de heurter ainsi à l'encontre de Dieu. "Prenez garde aux Chiens; prenez garde aux mauvais Ouvriers; prenez garde à la Circoncision".Philip. 3 : 2

Voilà comme nous disons qu'elle est la nécessité de toutes choses. Non pas que par cela il nous faille envelopper Dieu en nos iniquités, ni que nous le puissions faire aussi, mais il faut que nous tenions cette doctrine ici comme elle nous est montrée en l'Ecriture sainte, c'est à savoir que Dieu dispose tellement toutes choses que rien ne se fait de mauvais de son côté, car il est juste ; et quant aux hommes, qu'ils pervertissent et renversent tout bien en iniquité, qu'il faudra aussi que la condamnation de tout le mal qu'ils font, demeure sur leurs têtes. Et comment cela ? Or, il est vrai que cette matière ici serait de longue déduite (exposé), qui la voudrait déchiffrer tout au long, mais nous en dirons un mot seulement.


Voilà Dieu qui a 'sa volonté pour toute raison et cette volonté est tellement conjointe à équité et droiture qu'il ne peut vouloir que tout bien. Il est vrai que les hommes voudront bien avoir leurs plaisirs, leurs appétits ; ils pourront bien assujettir leurs volontés à leurs affections mauvaises et à leurs cupidités, par ainsi tout est perverti et corrompu en eux. Et pourquoi ? A cause que l'homme de soi est sujet à fantaisies méchantes et à débordement, qu'il ne tient nulle mesure, qu'il est rendu tout déréglé, mais en Dieu est tout le contraire. Et pourquoi ? Pour ce que la volonté de Dieu est la règle des règles, la Loi des lois, la justice de toute justice, équité de toute équité, droiture de toute droiture. Bref, c'est la fontaine de tout bien.


Et en cela il nous faut bien condamner la doctrine ,des papistes, car voilà que disent les théologiens papistiques que Dieu a deux volontés, l'une ordonnée et l'autre absolue. Voilà un blasphème diabolique que celui-là. Quand ils conçoivent une volonté de Dieu autre que celle qui est ordonnée de lui, c'est autant comme s'ils disaient qu'il a une volonté débordée, qu'il ne tient moyen, ni mesure, ni droiture, ni équité en tout ce qu'il fait. Et n'est-ce pas trop blasphémer que d'attribuer cela à Dieu ? Or, au contraire, nous disons que cette volonté de Dieu est ordonnée et tellement ordonnée que c'est la source de toute équité et justice. Cependant, comme j'ai déjà dit, la justice de Dieu ne nous sera point tellement connue que nous voyions la raison pourquoi il fait ceci ou cela, mais tant y a que tout ce qu'il fait a une bonne fin et droite. Exemple : Voilà les guerres ,qui se font au monde, ce n'est pas sans qu'il s'y commette de grands excès et voire des choses si épouvantables qu'elles nous devraient faire dresser les cheveux en la tête. Qu'ainsi soit, s'il se commet seulement un meurtre, voilà une chose horrible, mais en une guerre il s'en commettra cent mille. Si on pille le bien d'un homme, voilà une cruauté bien grande; il y aura cent mille maisons pillées et saccagées en temps de guerre. Après s'il se commet des blasphèmes, deux ou trois, on dira : La grand' malheurté ! Et en une guerre il y aura des blasphèmes infinis, voire et si exécrables que c'est horreur seulement d'y penser. Il y aura aussi des paillardises, des ravissements de filles et de femmes et autres choses énormes. Or maintenant si est-ce que les guerres ne se font point sans volonté de Dieu et sans sa disposition.


C'est une chose certaine et la sainte Ecriture est pleine de cette doctrine-là car il est dit que Dieu fait briser les lances, fait cesser la bataille, aussi qu'il assemble les armées, qu'il les fait préparer à la bataille, que les rois et les princes sont comme ses soldats, lesquels il met en oeuvre ; qu'il les conduit, voire et qu'il les mène comme par la main ; que ce ne sont que ses dards, ses flèches, ses épées et ses cognées. Voilà ce que l'Ecriture nous en montre.


Et comment est-ce que Dieu fait ces choses ? Y a-t-il iniquité en lui ? Il est bien certain que non. Mais il envoie ses verges au monde et par un juste jugement, il nous, punit comme il lui plaît, et combien que nous ne voyons point encore la raison, si faut-il que nous connaissions que tout ce qu'il fait est juste. Et dont voilà job qui ne s'enquiert point pourquoi Dieu lui avait Ôté tout son bien, qu'il l'en avait dépouillé du tout. Il est vrai qu'il dispute fort sur cela et dit que ce n'est point pour ses péchés. Mais tant y a néanmoins qu'il conclut que cela ne lui est point advenu sans la providence de Dieu, que tout le mal qu'il endurait, combien qu'il fût dur à porter,, ne laisse point d'être adouci par la patience qu'il en avait. Et de fait, murmure-t-il contre Dieu ? Non, mais il dit : Le Seigneur me l'avait donné, il me l'a ôté, son Nom soit béni! et ne parle point en hypocrisie, mais en vérité. Apprenons donc que quand Dieu fera les choses,. encore qu'aucune raison ne nous apparaisse, néanmoins nous ne laissions point d'adorer son conseil et son jugement et confesser qu'il est juste et équitable; et si néanmoins nous avons les yeux éblouis et si cette clarté nous est incompréhensible, toutefois Dieu nous déclarera ce qui nous est maintenant inconnu, voire quand il nous aura pleinement conjoints à soi, comme c'est le but auquel il nous appelle.


Je sais bien que j'ai été prolixe, combien que je me sois étudié à la brièveté le plus qu'il m'a été possible, tellement que j'ai coupé le propos pour venir de l'un à l'autre le plus brièvement que j'ai pu. Mais la matière ne se pourrait point déduire de moi tout au long comme elle le mériterait bien et comme il est nécessaire et bien utile qu'elle soit imprimée en nos coeurs. Si j'ai omis beaucoup de choses qui seraient bonnes et utiles à ouïr, quant à la confirmation de cet argument, je prierai les frères auxquels Dieu a fait la grâce d'en dire, qu'ils en disent, à ce que nous soyons tant mieux confermés (affermis) en cette parole que nous avons reçue de Dieu.